Mathilde Le Cabellec

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Esquivant la connaissance du monde au profit de son émergence – cette co-naissance simultanée d’un regard et d’un territoire chère à Merleau-Ponty – Mathilde Le Cabellec réalise des dessins dont les circonvolutions organiques s’élaborent au gré de la remémoration de paysages parcourus et de surfaces aperçues. Les carnets de croquis dans lesquels elle collectionne les textures de roches, de végétaux ou de pans de murs – elle cite parmi ses influences Gerhard Richter, la série des nuages et surtout son célèbre atlas – n’interviennent dans le processus créatif qu’à titre médiat : pour la série des Sans titre, ces grands formats réalisés au crayon et à la mine de plomb, oū chaque dessin est gouverné par sa logique interne
Les fragments prélevés n’ont pas valeur de signe, et ne renvoient pas à des mondes existant indépendamment du regard qui se pose sur eux. s’il y a bien un travail préliminaire au contact direct du motif, il se situe à un niveau plus latent : le croquis sert avant tout de support à une mémoire intériorisée par le geste. La fragilité de l’instant où la vision se fait geste, voilà ce qu’il faut coucher sur le papier: une réactivation qui ne va pas sans mal.
Le parti-pris de Mathilde Le Cabellec est justement de mettre en avant cette difficulté même: les défaillances de la mémoire s’imposent de manière violente, comme un mur contre lequel on se heurte, ces larges pans laissés vierges qui viennent tailler à même la chair du dessin, voire se surimposer à lui. décrochages et déchirures sont assumés et se chargent d’une densité égale au représenté ; les plans s’animent par un effet de push and pull, tandis que le regard est appelé à se faire mobile. Le format, la sérialité et la puissance du noir et blanc déréalisant et obligent le spectateur à effectuer à son tour une déambulation visuelle face à des oeuvres qui puisent à la source finalement très contemporaine du nomadisme et du fonctionnement en réseau.

Ingrid Luquet-Gad